
Le retrait du 2e pilier en capital est devenu le réflexe dominant dans les planifications de retraite en Suisse. Avant de suivre cette tendance pour la préparation de votre retraite, il est utile de comprendre pourquoi elle s'est imposée, et ce qu'elle laisse systématiquement dans l'ombre.
Un conseil devenu majoritaire
Depuis quelques années, un conseil s'est imposé dans presque toutes les planifications de retraite : retirer votre 2e pilier sous forme de capital. Entre réelle stratégie d'optimisation et intérêt économique des majors de la planification retraite, il est important de bien comprendre les enjeux d'un tel choix pour ne pas choisir sa stratégie sous une influence extérieure.
Les arguments mis en avant par les banques sont solides : les taux de conversion baissent depuis quinze ans, la rente viagère est moins généreuse qu’avant et le capital offre de la souplesse et une possibilité de transmission en cas de décès. Ces arguments sont loin d’être stratégiquement erronés, mais ils ne sont pas entièrement dénués d’intérêt pour ceux qui les avancent.
Comprendre les intérêts en jeu
Pour mieux comprendre les intérêts en jeu, il faut revenir aux bases. Dans le régime majoritaire des caisses de pension suisses, dit primauté des cotisations, votre rente n'est pas une prestation définie à l'avance: elle est le produit de votre capital accumulé, multiplié par un taux de conversion.
À 5,4%, un avoir de 500'000 francs génère une rente annuelle de 27'000 francs, soit 2'250 francs par mois, à vie, à garantir dans un contexte de fortes incertitudes sur les marchés financiers, de réglementation lourde et d'assurés de plus en plus âgés.
Les caisses de pension portent donc le risque de longévité : chaque assuré qui prend une rente est une obligation pour de longues années. Lorsque vous sortez sous forme de capital, la caisse se déleste de ce risque. Elle vous verse votre avoir, solde tout compte. Pour des caisses de plus en plus sous pression financière, l’attrait du capital est bienvenu.
Du côté des gestionnaires et des banques, la logique est différente, mais le signal est identique : votre avoir de vieillesse ne rapporte rien à personne tant qu’il reste dans la caisse de pension ; retiré, il devient un mandat de gestion de fortune à honorer pendant vingt ou trente ans, avec des frais récurrents sur des avoirs souvent supérieurs à 500'000 francs.
Ce que la stratégie du capital considère rarement
Dans la quasi-totalité de ces planifications, un scénario n'apparaît jamais: que se passe-t-il pour votre conjoint en cas de décès? C'est l'endroit précis où le choix entre rente et capital change de nature.
À la retraite, chaque assuré choisit entre rente, capital, ou un mélange des deux (art. 37 LPP). Ce choix est irréversible.
Si vous percevez une rente LPP et que vous décédez, votre conjoint a droit à une rente de conjoint survivant correspondant en principe à 60% de votre rente (art. 19 LPP). Les conditions légales: avoir un enfant à charge, ou être âgé de 45 ans au moins et marié depuis au moins cinq ans. À la retraite, elles sont presque toujours remplies. Cette rente est garantie à vie, versée chaque mois, et se cumule avec la rente AVS du survivant.
Si vous avez opté pour le capital, aucune rente de conjoint survivant n’est due. Le capital, intégré à la fortune du ménage dès le jour du retrait, ne génère plus aucun droit au titre de rente veuvage. La protection de votre conjoint repose alors entièrement sur ce capital et sa bonne gestion dès le moment du décès.
Les situations où l'absence de rente crée un problème réel
Les conséquences ne sont pas abstraites. Voici les situations concrètes où l'absence de rente de conjoint survivant peut mettre le survivant en difficulté.
Hypothèque à renouveler. En cas de décès, le revenu de votre conjoint diminue sensiblement. La banque recalcule la charge de la dette sur un taux théorique de 5 % ; celle-ci ne doit pas dépasser un tiers du revenu. Sans rente LPP du conjoint survivant, le calcul théorique de financement peut échouer, même si les intérêts réels restent parfaitement supportables. Le conjoint doit donc amortir l’hypothèque avec le capital ou vendre le bien.
Prestations complémentaires bloquées par la fortune. Le capital retiré intègre la fortune personnelle. Or, les prestations complémentaires sont soumises à un test de fortune: au-delà d'un certain seuil, le droit s'éteint. Un conjoint survivant dont le revenu est insuffisant pour vivre mais dont la fortune issue du retrait LPP reste comptabilisée peut se retrouver exclu du filet de sécurité social au moment où il en aurait le plus besoin.
Surconsommation de fortune. Retirer son capital exige une certaine rigueur. En effet, consommer son capital au-delà de 10 % de sa fortune par an est considéré comme une surconsommation ; l’excédent est réintégré fictivement dans le calcul des prestations complémentaires. Une retraite active et bien vécue, avec un capital "trop" disponible pour se faire plaisir, peut, sans que l’on s’en rende compte, fermer l’accès aux prestations sociales pour les années suivantes.
Capital consommé ou mal géré. Dans la même logique, sans revenu garanti et sans discipline de gestion, le capital peut s’éroder plus vite que prévu. Le conjoint survivant se retrouve alors sans rente et sans réserve, dans une situation que personne n’avait modélisée.
La bonne question à poser avant de décider
D'expérience, la question n’est pas « rente ou capital ? », elle est:
" Dans ma situation, avec mon bien immobilier, mon hypothèque, mon régime matrimonial, mes dispositions testamentaires et ma structure patrimoniale globale, quel choix protège réellement mon ménage à court, moyen et long terme, et qu’en est-il en cas de décès ? "
Une planification de retraite sérieuse ne cherche pas uniquement à maximiser le rendement espéré. Elle cherche d'abord à éliminer les risques que le survivant ne pourra pas absorber seul. Cette question exige de modéliser les deux scénarios, dans les deux sens, avec les vrais chiffres et les vrais risques.
Le choix entre rente et capital est une décision d'ingénierie patrimoniale sérieuse, avec un impact direct sur la faisabilité à long terme et la santé financière de votre famille.
Raphaël Jordi — Planificateur financier Dipl. IAF, fondateur de Finance Lab

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