
Épargner de manière stricte pour prendre sa retraite dès 45 ans : le mouvement FIRE fait rêver depuis plusieurs années, mais est-il adapté au contexte suisse spécifique ? De plus en plus de demandes d'accompagnement me parviennent dans ce sens, je vous donne donc mon avis en tant que planificateur financier expert dans la préparation de la retraite anticipée en Suisse.
Qu'est-ce que le mouvement FIRE ?
Le FIRE est une tendance née aux États-Unis dans les années 90, puis démocratisée dans les années 2010 grâce aux blogs et réseaux sociaux. Le principe est simple : épargner une part très élevée de ses revenus durant la vie active pour arrêter de travailler vers 45 ans.
En Suisse, on parle déjà de « retraite anticipée » vers les 60 ans. Le FIRE vise donc un départ nettement plus précoce que ce qu'envisagent notre culture du travail et notre système de prévoyance.
FIRE et retraite anticipée traditionnelle
Historiquement, la Suisse est un pays de travailleurs, où l'on entre tôt dans la vie active et où l'on travaille tard. Le système de prévoyance retraite a été construit sur ce type de parcours de vie. L'AVS n'y est pas accessible avant 63 ans, et les avoirs LPP comme le 3ème pilier ne peuvent être touchés avant 60 ans. Ces règles sont donc structurellement inadaptées pour une stratégie FIRE.
Dans ce contexte restrictif, un adepte du FIRE qui souhaiterait partir à 45 ans doit tenir 15 ans sur son seul capital, sans jamais pouvoir s'appuyer sur une prévoyance étatique durement acquise.
Combien faut-il épargner pour un FIRE ?
Pour tenir un FIRE sans jamais entamer son capital de base (ou très légèrement), il faut une marge financière considérable. Or en Suisse, le coût de la vie est considérable. Dans ce contexte, malgré un bon niveau de salaire, mettre de côté plusieurs millions de francs avant 45 ans reste, pour l'immense majorité de la population, totalement hors de portée.
De manière empirique, un chiffre revient souvent entre praticiens sur ce sujet : 3 millions de francs. Pour atteindre ce montant entre 25 ans et 45 ans, en plaçant chaque mois sur un plan d'épargne à 5% de rendement annuel moyen, sans jamais dévier de sa discipline, il faudrait épargner environ 7'300 CHF par mois, pendant 20 ans, sans AUCUNE interruption ni épisode boursier défavorable.
Sur le papier, c'est toujours possible. Dans les faits, tenir une telle discipline de privation sur deux décennies est un défi comportemental bien plus difficile que le calcul financier lui-même.
À cela s'ajoute une réalité suisse incontournable : le coût de la vie. Les loyers, la santé et les primes d'assurance maladie pèsent lourd. Pour penser à maintenir cette stratégie, il faudrait au moins gagner plus de 10'000 CHF par mois tout en n'en dépensant que 3'500 (impôt inclus) pendant 20 ans. Mon expérience personnelle ne m'a encore jamais montré un tel niveau de détermination chez un client (rire).
Alors comment font certains ?
Je n'ai pas de tabou à parler de ce sujet qui revient quotidiennement en consultation tant il est favorisant dans un bon développement de la finance personnelle : l'héritage. Les personnes qui parviennent réellement à un FIRE précoce en Suisse s'appuient presque toujours sur ce facteur rarement évoqué publiquement.
Cet apport change radicalement l'équation, en offrant un accélérateur de capital qu'aucune stratégie d'épargne pure ne peut reproduire. C'est du pain béni dont nous n'avons aucun mérite, pourtant c'est le levier le plus puissant. C'est moins vendeur en termes de storytelling méritocratique, mais c'est un fait : les quelques chanceux ont une sacrée longueur d'avance.
Mon avis d'expert : en Suisse, on vise une retraite anticipée plutôt qu'un FIRE
En Suisse, une retraite anticipée solide financièrement devient réaliste à partir de 58 ans au plus tôt, à condition d'être planifiée avec rigueur. Un FIRE peut être analysé de manière spécifique, mais reste majoritairement compliqué avant 55 ans. De rares cas ont montré des possibilités avant cet âge.
Dans tous les cas, il est important de faire appel à un professionnel, car aucun outil ou IA ne vous permettra de calculer efficacement le coût d'un FIRE en Suisse, pour des raisons purement d'anticipation fiscale. L'exercice est difficile, et l'usage d'outils américains manque de précision tant le contexte suisse est spécifique.

Raphaël Jordi — Planificateur financier Dipl. IAF, Fondateur de Finance Lab
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